La légende de Tonklar'Kash /3

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La légende de Tonklar'Kash /3

Message par Jack-the-rimeur le Ven 8 Fév 2013 - 0:12

Dans les jours qui suivirent, une agitation sans précédent s'empara de Mtuglaë. Tokhat'Myhal fit convoquer tous les grands initiés des hautes écoles : magiciens, sorciers, guérisseurs, alchimistes, devins, herboristes, mathématiciens ou astrologues, en expliquant à chacun ce qu'il attendait d'eux. Après quoi, il dicta à une horde de scribes : potions, recettes, schémas d'oeuvres, formules, sortilèges et diagrammes qu'il leur fit parvenir.
Halcof'Rhibas, conseiller suprême relégué au rang de secrétaire particulier, envoyait tous azimuts des ordres de mission et de réquisition. Le vieil ermite avait besoin d'une gamme invraisemblable de produits : sève de melonniers, jus de cafards, écailles de raies des sables, ambre de poulpes arboricoles, truffes carnassières, etc., plus des chaudrons, des cornues et des alambics pour les mélanges, les décoctions et les distillats, sans parler des tonneaux, des amphores et des chariots pour transporter le tout.

Chaque jour, c'était une incessante noria de messagers qui sillonnaient le ciel, à dos de condors annelés, et les routes sur leurs sextimanes lancés au galop.
Cela dura trois mois, trois longs et pénibles mois où le malheureux Halcof'Rhibas perdit six kilos (six kilos pour un gnome !) car, en sus des exigences du Chenu, il avait dû gérer une inévitable litanie de protestations, de récriminations et de tracasseries, à commencer par sa propre épouse qui ne le voyait plus qu'en coup de vent.
Et puis, un soir où il s'assoupisait d'épuisement sur sa table de travail, Tokhat'Myhal le réveilla soudain en faisant irruption dans son bureau, une liasse de rapports à la main :
-- Hacof', debout, vieux paresseux ! s'exclama-t-il joyeusement. Je crois qu'on y est ! Demain, le bal peut commencer.

En vérité, il fallut quelques jours de plus, le temps de rassembler les derniers chariots et tout le personnel, maîtres comme étudiants, des grandes écoles de thaumaturgie, des magiciens aux devineresses.
Puis vint le matin du grand départ.
Celui-ci commença par quelques grimaces quand Tokhat'Myhal décréta qu'à l'exception des convoyeurs, tous devraient aller à pied, la souffrance de la marche étant nécessaire pour accéder à l'état d'esprit indispensable à la réussite de leur entreprise, ce qui eut pour mérite d'éclaircir les rangs des simples curieux, dont la plupart des conseillers bedonnants. Après quoi, le Chenu donna le signal du départ et, tel un patriarche guidant son peuple, il se mit en route sans se retourner, en direction des montagnes de cristal.

Ils mirent deux jours pour atteindre les contreforts, un autre à remonter le long des vallées encaissées où le gargouillis des ruisseaux semblaient se moquer de leurs traits tirés et de leur langue pendante. Mais le pire furent les trois jours suivants où ils peinèrent sur les raidillons transparents, grimpant et escaladant les rampes arides, glissant et trébuchant sur des plaques traîtresses, mais refusant de baisser les bras derrière ce vieux débris informe et ridicule qui poursuivait son chemin inexorable avec une facilité écoeurante.
Enfin, comme l'aube du septième jour jouait doucement sur les cimes mirifiques et que les pèlerins malgré eux, épuisés, longeaient la rive pelée d'un immense lac d'un rouge sombre, Tokhat'Myhal leva la main, s'arrêta et se croisa les bras.
-- Ici ! dit-il simplement.

Halcof'Rhibas, qui avait perdu un kilo de plus mais n'aurait voulu manquer ça pour rien au monde, le rejoignit et lui fit remarquer que les chariots, contraints à de longs détours, se seraient pas là avant des heures, sinon des jours.
-- Aucune importance, répondit-il, leur temps n'est pas venu. Le nôtre, si.
Il posa sa besace, fit s'écarter de part et d'autre les thaumaturges qui l'entouraient, et leva sa tête et ses bras maigres vers le ciel limpide.
Quand des particules de lumière se mirent à danser dans l'air raréfié, un frisson parcourut l'assistance, mais tous, surmontant leur appréhension, l'imitèrent.

Après un dernier soupir, le Chenu ferma les yeux et, serrant violemment ses poings, il se mit à frapper le sol du pied, fermement, régulièrement.
Et tous se mirent à taper du pied avec lui, sur le même rythme grave et sourd.
Tokhat'Myhal commença alors à psalmodier des incantations aux échos sinistres et répugnants, des formules maudites ensevelies depuis des temps immémoriaux, oubliées dans les puits murés au fond d'antiques bibliothèques.
Mais, repoussant leur conscience et leur horreur, tous l'accompagnèrent.
Les pieds martelaient maintenant le sol comme le grondement implacable d'une armée en marche et, de toutes les gorges s'élevèrent des chants inhumains, des ondes effroyables que les parois de cristal se renvoyaient et amplifiaient davantage encore.

Un frémissement de dégoût parut parcourir la terre, l'air s'agita comme torturé de douleur, la lumière trembla et vacilla, un colossal éclair de sang fulgura à travers le ciel parsemé de taches noires...
Alors, Tokhat'Myhal hurla comme un écorché vif. Une souffrance intolérable creusa ses traits, craquela ses rides profondes, un sueur sanguinolente imbiba ses loques, mais sa volonté fit jaillir sa voix par-dessus le tonnerre du choeur monstrueux en un crescendo qui entraîna la plupart des magiciens au bord de la démence noire des abysses.
Puis, comme les oreilles des plus endurcis saignaient de ce hurlement indicible, l'espace se déchiqueta !
Un poignard invisible déchira l'atmosphère et, telle une large plaie suppurante, une ouverture se découpa dans le vide, devant Tokhat'Myhal qui vacilla.

De l'autre côté de la porte magique, se dessinait un paysage inconnu. Sous un curieux ciel bleu azur où flottaient d'étranges masses grises qui voilaient la couleur d'un soleil apparemment unique, une vaste plaine d'une vert bizarre s'étirait jusqu'à de lointaines collines encapuchonnées de blanc. Mais les gnomes n'avaient d'yeux que pour les hideuses créatures qui se tenaient à quelques pas seulement, au-delà du passage : des êtres immenses, grands comme trois gnomes, et dont le faciès repoussant était déformé par une terreur abjecte. La déchirure les avait surpris autour d'un feu où rôtissaient encore des restes inidentifiables et on apercevait, non loin, quelques abris précaires, recouverts de peaux semblables à celles dont ils étaient vêtus. Et les monstres regardaient les gnomes.

La peur était toujours là, dans leurs petits yeux enfoncés sous leurs arcades épaisses, mais de fugitives lueurs menaçantes commençaient à s'y allumer et d'énormes crocs apparurent quand des babines se retroussèrent...
Tokhat'Myhal, qui s'était ressaisi, sentit le danger et réagit aussitôt. Il fit jaillir deux boules de feu dans ses mains et, poussant de grands cris, il bondit à travers le passage. Ses pieds quittèrent les pierres translucides de Mtuglaë pour reprendre contact avec le déroutant sol vert et brun du monde d'ailleurs. L'effet fut immédiat : les créatures sursautèrent violemment et s'égaillèrent à toute allure en émettant des glapissements affolés et plaintifs. Toutes sauf une, une femelle apparemment, qui se précipita vers une des proches cabanes de peaux tendues.

Tokhat'Myhal lança une boule incandescente qui explosa en gerbe lumineuse devant les pieds de la créature qui se figea sur place, accroupie, grondant d'un feulement rauque de crainte et de défi vers le démon éclevelé et rabougri qui courait vers elle en hurlant. Mais la seconde boule de feu eut raison de sa résistance. La peur fut la plus forte et elle se résigna à prendre la fuite, non sans lâcher un long ululement de douleur et de désespoir que Tokhat'Myhal ne pourrait jamais oublier. Mais le temps n'était pas aux remords, et il se rua sous la tente de peaux que la créature cherchait à atteindre. Moins d'une minute plus tard, il en ressortait en serrant un fardeau indistinct dans ses bras grêles et, de toute la vitesse dont ses courtes jambes étaient encore capables, il galopait vers la déchirure qui rétrécissait maintenant à vue d'oeil. Il n'eut que le temps de sauter à travers avant qu'elle n'achève de se dissiper dans son dos avec un désagréable bruit de succion.

Agenouillé sur les cailloux, les bras toujours refermés sur le lourd paquet enveloppé de peaux qu'il avait ramené, Tokhat'Myhal reprenait lentement son souffle sous les regards encore hallucinés des mages qui l'entouraient à distance respectueuse.
Halcof'Rhibas seul vint s'agenouiller à côté de lui.
-- Je crois que tu l'as échappé belle, mon ami, murmura-t-il.
Le Chenu eut un petit rire.
-- Plutôt. Si la dernière créature avait su que mes sphères ignées étaient inoffensives...
-- Pourquoi n'a-t-elle pas filé en même temps que les autres ?
Tokhat'Myhal posa alors son ballot sur le sol avec une délicatesse infinie et écarta doucement quelques pans de peaux.
-- Halcof', dit-il d'une voix émue, c'était la mère.
Et tous contemplèrent, bouleversés, le petit visage aux grands yeux bleus étonnés qui émergeait des fourrures sales, un visage de bébé monstre.

-- Ainsi, c'est lui ? dit Halcof'Rhibas en aidant le vieil ermite à se relever.
-- Notre seul espoir, confirma Tokhat'Myhal.
Il se recula et traça un cercle magique autour de la petite créature innocente.
-- Halcof', fit-il d'une voix cassée, rends-moi un dernier service. Demande aux grands maîtres de veiller sur lui un moment, veux-tu ? Je ne sais pas d'où ça vient mais je ressens tout à coup comme une légère fatigue...
Et il s'effondra comme une masse dans les bras du vieux conseiller.
Celui-ci, angoissé, l'allongea doucement sur le sol, mais tous ceux qui s'était précipités, alarmés, purent entendre un profond et sonore ronflement s'élever de la forme évanouie.

-- Repose-toi, vieux fou impossible ! sourit-il. Tu l'as bien gagné. (Puis, se tournant vers Ristof'Herly, le grand maître des mages : ) Ce cercle magique, je peux y pénétrer ?
-- Bien sûr, ce n'est qu'un sort protecteur contre le froid, les insectes et les germes. Pourquoi ?
-- Une chose importante à faire, dit-il.
Il entra dans le cercle et souleva le bébé avec précaution.
-- Mes frères ! lança-t-il d'une voix forte et solennelle à l'assemblée silencieuse. Aujourd'hui, notre salut a un nouveau visage ! (Puis levant la petite créature à bout de bras pour que chacun pût la voir : ) Voici l'enfant qui doit nous sauver, reconnaissons-le tous comme Notre Enfant !
Ce qui dans sa langue s'énonçait ainsi : "Kash n'laba ghir unc, igh'n shlyr Tonklar'Kash !"
Et dans un même élan enthousiaste, la foule reprit en choeur d'un tonitruant :
-- Igh'n shlyr Tonklar'Kash !
Alors, seulement, Halcof'Rhibas, le conseiller des conseillers, autorité suprême de Mtuglaë, sentit un liquide chaud et universellement reconnaissable lui couler sur la tête.


(à suivre)


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Message par Doumé le Sam 9 Fév 2013 - 12:52

"Kash n'laba ghir unc, igh'n shlyr Tonklar'Kash !" Laughing


Quand tout le monde pense la même chose, c'est que plus personne ne pense...
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Re: La légende de Tonklar'Kash /3

Message par Max le Sam 9 Fév 2013 - 14:52

Je n'ai pas encore lu, mais "Halcof'Rhibas" c'est un clin d'oeil à l’anagramme de Rabelais ? Smile
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Re: La légende de Tonklar'Kash /3

Message par Jack-the-rimeur le Sam 9 Fév 2013 - 15:54

Rien ne t'échappe, hein, Max ?
Dans la version d'origine, le conseiller suprême disait au Chenu : "Fais ce que tu voudras", qui est chez Rabelais la devise inscrite à l'entrée de l'abbaye de Thélème. Alors, j'ai voulu lui donner un nom assorti. Depuis, la réplique a disparu mais le nom est resté.
Tonklar'Kash est la déformation de "Klarkash'Ton", un grand prêtre démoniaque de Lovecraft, un clin d'oeil du maître à l'intention de son ami Clark Ashton Smith.
Quant à Tokhat'Myhal, le démiurge farfelu, c'est un a-peu-près si lamentable à partir de l'anglais que je préfère te le laisser découvrir par toi-même.

Il doit rester deux ou trois épisodes avant le final, alors tu as tout le temps de le lire. Je le mets sous cette forme en attendant que ma nièce m'ait expliqué cette histoire de PDF qui ont l'air si commodes. Je vous envie de naviguer là-dedans les yeux fermés.
Au milieu de vous, je me fait l'effet d'un néandertalien.
Salut.


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