La légende de Tonklar'Kash /5

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La légende de Tonklar'Kash /5

Message par Jack-the-rimeur le Lun 11 Fév 2013 - 19:55

Les craintes d'Halcof'Rhibas ne commencèrent à s'estomper qu'une dizaine de jours plus tard quand, dans son douillet palais de Jorydann, un messager vint lui annoncer, tout excité, que le volume du petit cerveau avait augmenté. Il mesurait maintenant vingt bons centimètres. Ce n'était que le début.
Deux mois après, la chose qu'on appelait Tonklar'Kash atteignait cinquante centimètres, pour dépasser le seuil des deux mètres au terme des quatre mois suivants.

C'est vers cette époque qu'un changement survint chez Tokhat'Myhal. Le vieillard, qui n'avait plus quitté les rives du lac rouge (qu'on dénommait toujours ainsi par commodité, nul ne pouvant définir la teinte qu'il avait fini par acquérir), se plongeait chaque jour dans de profondes transes médiumniques et restait des heures, immobile, à contempler d'un oeil vide la surface des eaux. En général, quand l'ermite quittait cet état quasi-comateux, son visage buriné exprimait un mélange de perplexité et d'inquiétude, chaque fois un peu plus marqué que la veille. Ces derniers temps, les gnomes chargés de sa protection avait même noté des traces de plus en plus nettes d'agacement et d'angoisse dans son attitude.
Et soudain, une transformation radicale eut lieu.

Un après-midi, au sortir de sa transe habituelle, Tokhat'Myhal poussa un cri de victoire qui fit sursauter ses gardes. Et arborant un large sourire triomphant - quoique énigmatique -, il leur annonça en tremblant d'émotion que Tonklar'Kash était dorénavant capable de voir, de sentir, d'entendre grâce à des sens inconcevables au commun des gnomes et, mieux encore, qu'il avait le pouvoir de puiser directement sa nourriture dans la lumière des étoiles.
Tokhat'Myhal ne se confia pas davantage mais tous devinèrent qu'il avait dû se passer autre chose car, à dater de ce jour, le vieillard porta une robe neuve, tailla et peigna sa barbe, et, à la stupeur de ceux qui veillaient sur lui, il se lava tous les matins.

Au fil des mois, la prodigieuse croissance de Tonklar'Kash se poursuivit et, un an plus tard, il dépassait deux cent cinquante mètres dans sa plus grande longueur qui incluait la moelle épinière, laquelle demeurait la plupart du temps lovée à la base de l'encéphale.
C'est vers cette époque que le cerveau géant commença à s'élever au-dessus de la surface du lac. D'abord de quelques centimètres, puis de plusieurs mètres.
Très rapidement, il maîtrisa cette faculté de déplacement par lévitation et, il devint fréquent de l'apercevoir, imposante et majestueuse masse grise parcourue d'étincelles du cortex aux filaments, flottant dans le ciel des grandes cités.

Les enfants, subjugués, le regardaient passer en le montrant du doigt et, souvent, pour les amuser, il s'immobilisait et matérialisait dans l'espace des formes lumineuses qui se mouvaient, se défaisaient et se recomposaient dans une richesse de couleurs inouïe.
Mais, si les gosses adoraient cette espèce de monumentale entité, les adultes n'en étaient pas moins éblouis.
Des six points cardinaux (sur Mtuglaë, l'est et l'ouest étaient des points fixes), ils venaient par milliers pour l'admirer et lui rendre hommage quand il reposait au centre de son lac originel. Peu à peu, les gnomes élevèrent Tonklar'Kash au rang de véritable dieu vivant et, à bien des égards, il faut reconnaître qu'il mérita amplement ce titre.

Plus il grandissait, plus ses pouvoirs s'amplifiaient et s'affirmaient. Et cette plénitude sereine dont il ne se départissait jamais étendit insensiblement son influence sur toute la surface du globe.
Qu'un des petits êtres se sentît triste ou inquiet, en quelque endroit de la planète qu'il fût, et aussitôt une voix murmurait dans sa tête de chaudes paroles de réconfort. Tonklar'Kash ne prêcha jamais ni morale, ni foi, ni ligne de conduite. Il se contentait d'être là quand on avait besoin de lui. Il suffisait de tourner ses pensées vers lui pour qu'immédiatement une infinie bienveillance se mît à couler en vous.
Peu à peu, la maladie disparut de Mtuglaë et, s'il se produisait toujours des accidents, plus un ne coûta vie humaine. L'invisible présence de Tonklar'Kash se manifestait toujours à bon escient pour raffermir la main du chirurgien ou calmer l'attelage emballé.

On assistait à une véritable symbiose spontanée entre deux formes de vie qui, voisines à l'origine, n'avaient à présent presque plus rien de commun et qui, pourtant, se complétaient d'une façon si parfaite que Tokhat'Myhal lui-même en restait ébahi et émerveillé.
Le vieillard, il faut en convenir, était de loin le plus heureux des gnomes. On le voyait très souvent arpenter les rives du lac rouge en moulinant l'air de ses bras maigres, plongé en d'interminables discussions mentales avec son colossal protégé. Puis, quand il voyait ses arguments infailliblement battus en brèche, il s'arrêtait, regardait de bas en haut l'impénétrable montagne grise, et lâchait d'un ton pincé : "Mon petit, tu es un imbécile !" avant d'éclater d'un formidable éclat de rire.
Oui, certes, il était heureux...

Puis on fut à six mois de la sinistre conjonction planétaire. Puis à deux mois...
Puis à quelques semaines... à quelques jours...
Et puis vint la veille.

Tonklar'Kash atteignait à présent la fabuleuse hauteur de mille mètres et emplissait tout le creux du lac rouge. Des branches les plus élevées de Jorydann, on pouvait apercevoir les flammèches qui dansaient au sommet de ce monstrueux amas de neurones qui se dressait, sombre et monolithique, entre les cimes de cristal et d'agate.
"Ne cessera-t-il donc jamais de grandir ?" se demanda Halcof'Rhibas qui, ce dernier soir, s'était accoudé à son balcon pour respirer la chaude brise estivale.
Le conseiller des conseillers repoussa aussitôt cette pensée.
Qu'importait la taille de Tonklar'Kash ? Cela faisait deux ans et demi que Tokhat'Myhal avait extrait le système nerveux du bébé d'outre-monde et, depuis plus d'une année, Mtuglaë avait oublié ce qu'étaient la mort et la solitude.

En songeant à ce que serait maintenant la vie sans cette fantastique entité, Halcof'Rhibas sentit naître un grand vide intérieur et, inconsciemment, il invoqua l'hyper-encéphale. Aussitôt, la présence rassurante et amicale fut en lui, et une interrogation murmurante effleura son esprit.
"Non, rien, chuchota le conseiller en souriant. Rien du tout. Repose-toi, ne fais plus attention à nous. Tu sais, demain, tu auras besoin de toutes tes forces."
Tonklar'Kash ne répondit rien, mais le vieux sage se sentit traversé par une grande onde de calme et de confiance avant que la présence amicale ne disparaisse.

Halcof'Rhibas regagna son bureau et la haute baie ovale de quartz feuilleté se referma dans son dos. Mais il restait songeur et préoccupé.
Dans l'onde chaleureuse que lui avait envoyé Tonklar'Kash, il aurait juré avoir discerné autre chose, une chose qui avait disparu depuis plus d'un an :
De la peur !


(à suivre...)


"Car il faut avant tout sortir, ne fût-ce qu'un instant, de la prison sans portes ni fenêtres."
Maurice MAETERLINCK
avatar
Jack-the-rimeur
— — Zonard crépusculaire — — Disciple d'Ambrose Bierce
— — Zonard crépusculaire — —  Disciple d'Ambrose Bierce

Messages : 2214
Date d'inscription : 23/01/2013
Age : 65
Localisation : Narbonne

Revenir en haut Aller en bas

super!

Message par Invité le Ven 15 Fév 2013 - 10:19

Fort sympathique cette histoire... J'attends la suite ! Very Happy
avatar
Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum