La légende de Tonklar'Kash /2

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La légende de Tonklar'Kash /2

Message par Jack-the-rimeur le Mar 5 Fév 2013 - 23:38

Tokhat'Myhal !
Ce nom faisait remonter tant de souvenirs enfouis dans l'esprit d'Halcof'Rhibas, le conseiller suprême. Il revoyait la silhouette fragile et dégingandée de ce garçon un peu plus âgé que lui, et ce regard si lointain qu'il semblait vous traverser quand il ne s'illuminait pas d'inquiétantes lueurs d'exaltation.

C'était à l'académie de magie. Combien y était-il resté ? Trois mois ? Trois petits mois avant qu'il façonne cette minuscule sphère de vide que les maîtres mages n'étaient parvenus à détruire qu'après qu'elle eût englouti dans le néant toute une aile du bâtiment principal. La sanction n'avait pas tardé : cinquante coups de garcette en public et renvoi définitif. La même, en gros, que celle dont il avait écopé l'année précédente lorsque, jeune novice au temple de Sygma'Hel la Sombre, il avait déclaré, devant les grands prêtres médusés, que la Déesse l'avait choisi, lui, Tokhat'Myhal, pour transmettre Sa parole, et que tous, dorénavant, lui devaient obéissance. Après ces deux échecs cuisants, il avait tenté sa chance, une fois encore, à l'école de sorcellerie où, malheureusement, il n'avait réussi qu'à établir un nouveau record : 100 coups de garcette après à peine trois semaines pour avoir métamorphosé son voisin de chambrée en chèvre pelée fluorescente et tatouée, qui arborait, d'un côté, l'inscription : "Je bêle de joie !" et, de l'autre, un dessin censé illustrer la cause de ladite joie mais qu'il ne serait pas convenable de décrire ici. (Précisons, pour rassurer les âmes sensibles, que la victime avait rapidement retrouvé son apparence originelle, encore que les tatouages n'aient jamais pu être totalement effacés.)

Halcof'Rhibas le revoyait encore se redresser péniblement sur l'estrade publique après avoir reçu son dernier châtiment, puis, debout, le visage stoïque et sillonné de larmes (sans pouvoir toutefois retenir sa main de frictionner vigoureusement la bas de son dos endolori), il s'était adressé, d'une voix éraillée mais claire, à la foule des gnomes assemblés : "Je ne vous en veux pas, braves gens ! Ni à vous, ni à vos élites qui ne peuvent admettre en leur sein un être tel que moi. Aujourd'hui, à l'évidence, les temps ne sont pas mûrs mais, demain, ou après-demain, car c'est inéluctable, votre salut dépendra de moi et vous viendrez implorer mon aide au fond des bois où je vous annonce que je me retire dès ce soir. Mes amis, au revoir !"
Un formidable éclat de rire général avait ponctué ces paroles mais, lui, digne et souriant, s'était contenté de traverser la foule, indifférent aux moqueries ou aux tapes qu'on lui assénait sur l'épaule, puis il avait disparu...

Oh oui, ils avaient tous bien ri ! Halcof'Rhibas grimaça à cette pensée : se pouvait-il que cet énergumène incontrôlable ait eu raison ? que leur salut à tous dépendît de ce farfelu exalté ? Le vieux conseiller sentit un frisson lui parcourir l'échine. Et s'il était mort ? Les premières années de son exil, on l'avait encore aperçu de loin en loin, près des fermes isolées ou sur les marchés où il vendait parfois des potions afin de s'acheter quelque poussiéreux grimoire, mais il y avait près d'une génération à présent qu'il n'avait plus donné le moindre signe de vie...
Halcof'Rhibas sentit tous ces regards qui pesaient sur lui, qui guettaient sa décision dans un silence de respiration suspendue... Non ! la situation était trop grave pour qu'il se permit le luxe d'hésiter. Advienne que pourra ! Il se donna une grande claque sur la cuisse et énonça ses ordres.

La population fut mobilisée et, durant des jours et des jours, on battit les bois, les forêts et les sentes à la recherche de Tokhat'Myhal, mais la végétation était dense et profonde sur Mtuglaë et y débusquer le vieil ermite équivalait à espérer découvrir un brin d'herbe caché sous une pierre dans le plus sec des déserts. On fouilla les frondaisons, les bosquets, jusqu'au moindre buisson, on explora toutes les sentes dans les collines et les vallées... en vain. Rien, pas l'ombre d'une trace. Deux semaines s'écoulèrent ainsi, puis trois. Peu à peu, la lassitude se mit à gagner les meilleures volontés, à ronger les déterminations les plus fermes et Halcof'Rhibas lui-même était sur le point de renoncer quand, au bout de la quatrième semaine, le miracle inespéré se produisit.

Tigab'Yjar, le chasseur, avait en tête un tout autre gibier qu'un vieux croûton décati quand la Chance posa son doigt sur lui. Ses jeunes jambes foulaient l'herbe souple et violine d'un sous-bois sur la piste d'une moufette-aguicheuse, une créature élancée et craintive dont la longue fourrure électrique générait des gerbes d'étincelles fabuleuses au moindre mouvement, ce qui rendait celle-ci for prisée des ladies fortunées de Khoaren ou d'Alliaghic. Les traces fraîches encore l'avaient entraîné bien loin de ses sentiers habituels mais rejeter une telle aubaine, une si belle occasion d'asseoir définitivement sa réputation, impensable ! Aussi, l'arc à la main, se faufilait-il avec empressement sous les branches de plus en plus basses, les ramures de plus en plus épaisses, quand, émergeant tout à coup dans une minuscule clairière, il tomba en arrêt devant une hutte à demi délabrée d'où s'élevait un ronflement stupéfiant de conviction.

A son arrivée, quelques animaux qui semblaient somnoler sur le seuil se redressèrent vivement pour le fixer en silence d'un regard tendu qui ne cillait pas. Il y avait là une araignée-papillon, un coq-lémure, une gerboise ailée, un renard bifide et, bien sûr, la moufette-aguicheuse dont il avait suivi les traces, autant de créatures qui, normalement, passaient leur temps à se fuir ou à s'entre-dévorer. Se gardant du moindre mouvement, Tigab'Yjar jeta un coup d'oeil par-dessus leur tête, à l'intérieur de la masure ouverte. Malgré la pénombre, il parvint à distinguer un vieillard hirsute qui dormait à poings fermés, vautré sur un épais tapis de fleurs, et sentit aussitôt les poils de sa nuque se hérisser. C'était lui ! Ce ne pouvait être que lui, celui que tout Mtuglaë recherchait désespérément depuis tant de jours. Avalant sa salive, le jeune chasseur se recula avec mille précautions, s'éloignant lentement, à pas feutrés, avant de faire un brusque demi-tour et de foncer comme un dératé jusqu'au village annoncer la nouvelle !

Sitôt informé, Halcof'Rhibas dépêcha de toute urgence une délégation de mages et de savants auprès du vieil ermite et, trois jours après, Tokhat'Myhal faisait son entrée, d'un pas tranquille et l'oeil amusé, dans l'hémicycle du grand conseil, à Jorydann.
En voyant pénétrer, sur ses jambes torses, cette silhouette en guenilles, à la longue barbe sale et dont la maigreur extrême était ridiculement déparée par un petite bedaine incongrue, nombre de conseillers songèrent avec amertume que le sort de leur pauvre monde était définitivement scellé. Cependant, comme ce vieillard pitoyable portait sur ses frêles épaules, même contre toute vraisemblance, leur ultime bribe d'espérance, ils ravalèrent leur déception et lui exposèrent longuement les données du terrible problème.
Tokhat'Myhal écouta en silence, fouillant chacun de ses interlocuteurs de son regard incisif, puis, quand tous se furent tus, il redressa son maigre torse, et parla. Sa voix grêle et acide parcourut la salle comme un courant électrique et, peu à peu, une fascination incrédule s'empara des conseillers.

Tokhat'Myhal dit que si les wangs s'emparaient des gnomes et non des animaux, c'était parce qu'ils étaient attirés par l'intelligence des gnomes et, comme il n'était guère envisageable que ceux-ci acceptent de devenir plus stupides que les autres créatures de Mtuglaë, il fallait créer quelque chose qui serait plus intelligent que tous les gnomes réunis... Et Tokhat'Myhal dit qu'il avait le pouvoir de faire cela.
Un très docte et très sage savant objecta qu'il était impossible de faire grandir un être de façon si démesurée que son cerveau serait plus vaste et plus puissant que celui de l'ensemble des gnomes.
Tokhat'Myhal répondit que le savant n'avait pas tort mais il dit aussi qu'il suffirait de prélever le cerveau d'une créature, de le placer dans un milieu bien précis et de le nourrir selon des dosages bien déterminés, de telle sorte qu'il croisse suffisamment pour attirer tous les wangs qui se jetteraient sur Mtuglaë... Et Tokhat'Myhal ajouta que cela, il avait le pouvoir de le faire.
Un jeune conseiller plein d'allant se leva alors et se proposa pour être volontaire, alléguant que son intelligence naturelle étant, de notoriété publique, très au-dessus de la moyenne des gnomes, il constituait d'emblée le sujet idéal.
Tokhat'Myhal le remercia poliment pour son enthousiasme mais dit que ça ne pouvait pas marcher ainsi, qu'un cerveau de gnome, une fois séparé du corps, ne voyait plus, ne sentait plus, n'entendait plus et sombrait dans un état d'hébétude et d'apathie irréversible, une léthargie définitive, tandis que pour appâter les wangs, il fallait un cerveau vif et bien éveillé.
Alors tout le monde dit que Mtuglaë était condamné.
Et Tokhat'Myhal dit : "Non."

Et il parla de mondes étranges qui existaient en dehors du temps et de l'espace, à la fois si proches et si lointains que les distances n'avaient plus aucune signification, des mondes qui étaient à la même place que le leur sans y être et à l'autre bout de l'univers tout en étant ici. Puis il dit que, dans ces autres mondes, il y avait des créatures qui pensaient, des êtres dont le cerveau ressemblait assez à celui des gnomes pour attirer les wangs et en différait à la fois suffisamment pour pouvoir être ramené à l'état d'éveil après avoir été séparé du corps. Il suffisait donc de capturer une de ces créatures. Pour cela, il n'y avait qu'à faire onduler et frémir l'espace de façon à ce qu'il se déchire et qu'une porte s'ouvre entre l'univers de Mtuglaë et celui des mondes étrangers...
Et cela, Tokhat'Myhal dit qu'il avait aussi le pouvoir de le faire.

Alors, un grand silence tomba au milieu des yeux ronds et des bouches restées ouvertes...
Enfin, la mine un peu défaite et hagarde, Halcof'Rhibas, le conseiller suprême, se leva et, tremblant d'émotion contenue, vint poser une main crispée sur l'épaule osseuse de son ancien et éphémère condisciple :
- Tokhat'Myhal, nous n'avons jamais été amis, dit-il d'une voix sourde mais que tous entendirent, et, sans doute mon âme sera-t-elle à jamais maudite pour ce que je m'apprête à faire, mais... (Il se tourna vers l'assistance et déclara avec force Smile Je demande à cette assemblée les pleins pouvoirs pour Tokhat'Myhal le Chenu ! Que toutes les ressources de Mtuglaë, tant humaines que matérielles, soient remises entre ses mains, dès cet instant et jusqu'à ce que la menace des wangs soit anéantie !
Mais, dans le tonnerre d'applaudissements et de vivats qui acclamèrent ces paroles, nul n'entendit les derniers mots qu'il chuchota : "Et que Sygma'Hel la Sombre ait pitié de nous !"


(à suivre...)


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Message par Doumé le Mer 6 Fév 2013 - 9:26

La suite, la suite !
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Re: La légende de Tonklar'Kash /2

Message par Jack-the-rimeur le Mer 6 Fév 2013 - 15:32

Merci à toi, Doumé, ô messager d'espoir ! (Et qui plus est, pour l'instant, messager unique et préféré.) Puisse le suite ne pas te décevoir...


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