Instants 1-20

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Re: Instants 1-20

Message par Didier Fédou le Ven 19 Juil 2013 - 7:34

16
Les trois chiens avançaient au milieu des ruines de la route en conquérants. Le premier était noir, maigre, sur de longues pattes, les oreilles courtes dressées avec attention. Celui du milieu était blanc, trapu, les yeux du même bleu que les glaces polaires, et le troisième était gris, le pelage fourni, comme le brouillard des matins d'hiver qui envahissait les anciennes villes des hommes disparus.

17
Des semi-nomades avaient fini par établir leur campement sur les berges du grand fleuve, là où le désert acceptait la végétation et où les animaux – la viande – venaient boire. D'abris de branches et de boue, ils bâtirent en pierre, élargissant le village au fur et à mesure de l'agrandissement des familles. Le centre se développa, des temples furent élevés aux différents dieux qui apparaissaient : le Soleil, la Lune, le Fleuve. Les chefs, les rois successifs se firent bâtir des temples et des tombeaux démesurés. On élargit les territoires de conquêtes, englobant les tribus voisines pour en faire des esclaves ou des soldats.
En quelques siècles, le vieux peuple devint une puissante nation, tirant sa subsistance de la terre arable des berges du fleuve, y posant des bateaux pour le descendre jusqu'à la mer ou le remontant vers ses affluents et ses sources jusqu'à ce qu'il ne soit plus navigable, perdu en méandres et marécages dans les jungles hostiles, là où rodaient des félins à la fourrure soyeuse et des sauvages nus qui mangeaient leurs semblables.
Les limites du monde étaient posées : la mer, la jungle, le désert. Pourquoi aller plus loin ? Le fleuve était la vie, il donnait, et parfois prenait lors des grandes crues, digérant les noyés, et le peuple l'acceptait comme un sacrifice. Le fleuve devait se nourrir. Et ils donnèrent ainsi du sang aux autres dieux pour qu'ils continuent à leur offrir leurs bienfaits : le Soleil qui faisait pousser le blé et l'orge, la Lune qui chassait les ombres trop noires de la nuit et permettait d'établir des calendriers. Rien au-delà ne pouvait exister. La mer devait s'écouler au bord du monde, le désert s'achevait à ces lointaines montagnes floutées par la distance, impossible à rallier sans mourir desséché, les os blanchis, dans le désert brûlant, et la jungle finissait par dévorer ceux qui s'y aventuraient trop.
Comment imaginer que par-delà les montagnes d'autres hommes vivaient dans des climats froids, vêtus de peaux de bêtes, qu'au-delà de la mer d'autres peuples bâtissaient des châteaux de pierre grise et se déplaçaient à cheval, qu'après les jungles, des nations exotiques s'échangeaient les soieries, les joyaux précieux, les épices, le tout sous la garde d'autres dieux en foule bigarrée, dont la rencontre n'aurait pu provoquer que la guerre parmi leurs fidèles.
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Re: Instants 1-20

Message par Zaroff le Ven 19 Juil 2013 - 9:45

T'es en forme mon Didier. Je sens le nouveau Fédou. Comme le Beaujolais mais en plus râpeux.


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Re: Instants 1-20

Message par Doumé le Ven 19 Juil 2013 - 10:28

Oui, je viens de découvrir ce fil, et le Didier c'est vraiment étonnant qu'un éditeur ne lui ait pas mis la main dessus, avec ce talent.

Pas besoin que t'écrives des vers, Didier, la poésie vit dans tes yeux de poète. Very Happy


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Re: Instants 1-20

Message par Doumé le Ven 19 Juil 2013 - 10:49

Tiens, je vais remettre ce texte que tu n'as peut-être pas lu, afin de tenter de te faire concurrence Very Happy 

Bon, façon différente Wink 


L'été

L'été s'en vient. Déjà, dès le printemps, on le sent approcher pour prendre possession de nos terres sudistes. Il semble désirer notre attente peureuse qui se languit de lui et le craint à la fois, l'été.

Nous, provençaux de souche ou de passage, on sait qu'après la mi-juin, s’installera un manteau de soleil, possessif et tenace qui nous plaquera au sol comme un fagot trop lourd. On sent le plaisir attractif des travaux saisonniers qui laisseront épuisés les forçats de la côte devant les joies festives du vacancier heureux. On craint cette chaleur pesante qui écrase les corps sur le coup de midi. Plus d'odeur, plus de pluie, seulement les passants en foules versatiles ne nous regardant pas. Ils sont comme en un autre monde, celui de leurs repos, et nous, les autochtones, fonçons tout droit devant et même les cigales deviennent assourdissantes pour nos oreilles rouges.

Ici, quand le flot des voitures bouche toute la ville, nous passons par derrière, prenant des raccourcis de plus en plus connus. L'air moite nous assomme, mais nos corps sont fidèles aux saisons déjà vieilles. le sourire goguenard quand nous scrutons de loin les dos rouge-écrevisse de nos chers invités, nous fuyons vers les ombres qu'ils repoussent d'instinct. C'est que, eux ne produisent pas, venant chercher au sud ce soleil d'été dont ils rêvent au nord.

J'ai souvent travaillé aux mois des vacanciers. Moi, le bosseur précaire, ne part pas en vacances pour pouvoir compenser le chômage d'hiver. Mais depuis quelques temps, on ne veut plus de moi, même à cette saison mangeant le corps des jeunes. J'ai cinquante ans...


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Re: Instants 1-20

Message par Zaroff le Ven 19 Juil 2013 - 10:50

Je sais pas. Je sens que Didier aborde un nouveau tournant dans sa vie d'auteur. Un apaisement et une volonté directrice.


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Re: Instants 1-20

Message par Max le Ven 19 Juil 2013 - 13:36

Elles sont bien sympa ces micro nouvelles, très bon exercice !
Preuve est faite que peu de mots suffisent pour évoquer une ambiance, un univers...
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Re: Instants 1-20

Message par Didier Fédou le Sam 20 Juil 2013 - 6:45

Doumé : je l'avais déjà lu. J'aime bien. On hésite entre se moquer des touristes cramés et rire jaune de cette chienne de vie...

Zaroff : je sais pas. Disons que je suis moins obnubilé par la reconnaissance à tout prix des pros de l'édition. J'ai finalement bien plus de plaisir à en donner aux lecteurs, vous les premiers

Max : oui, bon exercice, que je devrais me forcer à faire plus souvent. Et aussi faire des instants qui sortent de mes goûts, de façon à m'entrainer à écrire sur tout.
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Re: Instants 1-20

Message par FRançoise GRDR le Sam 20 Juil 2013 - 11:10

J'aime bien ces micro textes qui me font penser aux croquis de dessinateurs ou peintres. Il permettent d'approfondir un domaine bien particulier tel l'ambiance à donner, la précision dans le dessin anatomique ou les sentiments ... Bravo !


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Re: Instants 1-20

Message par Didier Fédou le Ven 30 Aoû 2013 - 4:43

18
Le café avait un goût de brûlé, ça se reniflait dès la sortie de la cafetière. Cueilli trop tôt, mal séché, calciné plutôt que torréfié. Il eut beau le sucrer, le couper d'eau, ajouter un peu de lait, un mauvais café resterait un mauvais café. De quoi lui pourrir la journée avant les embouteillages du matin, trois quarts d'heure d'escargot sur le périphérique, une matinée entière à se débattre dans la paperasse entre les quatre murs de son bureau déprimant.
Fut un temps où il aurait bu son café chauffé sur un feu de bois, après une nuit à la belle étoile dans un désert de l'ouest. Et là, le café pouvait bien être brûlé, il ne se serait pas plaint, car il aurait été un Homme.


19
La ville était ancienne, son cœur encore plus, les maisons collées les unes aux autres, de briques et de lierre. Des porches ouvragés, des marches pour grimper aux perrons, des fenêtres à petits carreaux sur les façades rouges. Cachés derrière ces longues enfilades formant les parois de combes pavées du trottoir à la chaussée, les jardins enclos poussaient en mondes miniatures autonomes. Ceints de hautes haies au feuillage petit, dense et sombre, c'était des labyrinthes d'allées étroites sous des arbres plus vieux que les ancêtres, dévoilant dans leurs détours un banc de marbre verdi, une fontaine aux briques moussues, une table de jardin ronde en fer forgé, dont la peinture blanche se diluait sous la rouille, un petit bassin aux eaux sombres sillonné de carpes rouges, d'autres murets d'argile tassée mêlée de galets gris, humides, dessinant les frontières de royaumes minuscules, de jardins secrets.


20
S'il pratiquait sa toilette quotidienne avec un soin maniaque, deux douches minimum, brossage soigneux des dents, désinfection des mains, il ne dérogeait pas, une fois par semaine, au Rituel d'Excrétion.
Tout d'abord, une douche brûlante pour ramollir la peau, et il commençait par le plus simple : les dents, avec brosse dure, bain de bouche, brosse à langue, fil dentaire. Puis les oreilles, y vidant un spray entier de sérum physiologique et les curant jusqu'à ce que les coton-tiges ressortent blancs. Il faisait de même avec les narines, traquant le moindre poil qui aurait pu retenir les mucosités pour l'épiler en pleurant, s'inondant les fosses nasales de sérum pour se moucher et nettoyer les deux trous au coton-tige.
Au tour, ensuite, des comédons, sur le nez, le front, le menton. Il n'en avait pas beaucoup, mais ne les pressait pas moins entre ses index pour les extirper. Lorsque son nez était rouge comme une fraise et sa peau grêlée de pores béants, il appliquait une crème antiseptique. Il passait au rasage intégral du corps, s'appliquant aux aisselles, au pubis et aux testicules, là où ça poussait le plus, puis se poudrait de talc. Il avait deux kystes sébacés dans le dos, l'un sur l'épaule, l'autre au creux des reins. De la taille d'un pois chiche sous le peau, il les pressait au prix de contorsions douloureuses, souriant de satisfaction lorsque les tortillons de sébum nauséabond lui giclaient sur les doigts, qu'il s'empressait de nettoyer. Compresses d'alcool sur les plaies, il se faisait ensuite un lavement avec un litre d'eau chaude savonneuse, pour se vider dans une bassine, examinant ce qui en sortait. S'il y avait encore de la matière, il refaisait un lavement. L'odeur lui donnait invariablement la nausée, il en profitait donc pour vomir. C'était dégoûtant, mais le Rituel d'Excrétion était strict : tout devait sortir.
Remis de ses malaises, il se masturbait (car tout devait sortir) et finissait ensuite par une douche, suivie d'un bain additionné de désinfectant. Le Rituel lui prenait la journée entière, mais peu importait. Personne n'attendait après lui. Et puis comment aurait-il pu, lui, la perfection incarnée, supporter la présence malodorante de quelqu'un d'autre, sentir sa sueur, respirer son haleine viciée, toucher les objets qu'il aurait touché de ses mains sales, passer aux toilettes après lui ? Sans parler de l'acte copulatoire, où il n'aurait pu souffrir de recevoir les fluides chauds d'une femme ou les résidus éjaculatoires visqueux d'un homme.
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Re: Instants 1-20

Message par Zaroff le Ven 30 Aoû 2013 - 6:25

Le 20 est mortel !  


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Re: Instants 1-20

Message par Didier Fédou le Mer 18 Sep 2013 - 5:35

21
C'est au cœur des profondeurs de ce désert primaire, inaccessible, au-delà de la résistance de plus courageux des marcheurs, même celui qui aurait avancé jusqu'à ce que ses os soient blancs, que l'origine et la fin se trouvaient réunis. L'air et le sable. L'air inspiré par le vivant et expiré par le mort. L'origine et la fin. Le sable glissant dans les zones de subduction, fondu dans les fournaises du magma géologique et renaissant après l'horizon en montagnes, ensuite érodées en nouveau sable.
Du sable éblouissant et le ciel brûlant, sans fin, où que le regard se porte, et le silence, parfois le crépitement du vent dans les dunes, rien d'autre. C'est là, derrière les hautes ruines de murs en pierre noire, plus vieux que la mémoire du monde, que vivait l'Ancien, si âgé et si seul que lui-même avait oublié jusqu'à son nom.
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Re: Instants 1-20

Message par Zaroff le Mer 18 Sep 2013 - 7:24

Didier va finir par s'appeler Robert E. Howard !


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Re: Instants 1-20

Message par Jack-the-rimeur le Mer 25 Sep 2013 - 23:06

On peut comparer. Voici un poème de Bob Howard :

LES ROIS FANTOMES

Les rois fantômes sont en marche ; la nuit profonde connaît leur pas,
Depuis les planètes lointaines et furtives des morts sans repos ;
Il y a des chuchotements dans les vents nocturnes et les étoiles frissonnantes se sont enfuies.

Une trompe spectrale retentit depuis les cimes d'une montagne dénudée ;
Les feux-follets scintillent dans les marais, tels un vol de flèches fantomatiques.
Le silence se répand dans les vallées et la lune se lève, rouge.

Les rois fantômes sont en marche dans le dédale poussiéreux des âges ;
Leurs pieds invisibles foulent la brume blafarde de la clarté lunaire,
Descendant les escaliers au son creux d'un million d'hiers.

Les rois fantômes sont en marche où rampent les vapeurs vagues de la lune
Tandis que les vents de la nuit, comme un héraut, mugit et gronde à leur venue ;
Ils vont, parés de leur ancienne splendeur, mais le monde, indifférent, dort.


"Car il faut avant tout sortir, ne fût-ce qu'un instant, de la prison sans portes ni fenêtres."
Maurice MAETERLINCK
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Re: Instants 1-20

Message par Didier Fédou le Jeu 26 Sep 2013 - 3:44

Comparez, comparez, j'ai quand même pas le niveau. On peut donner l'illusion sur des textes très courts, ciseler chaque phrase comme des gemmes, quand on passe à plus long, c'est plus dur...
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Re: Instants 1-20

Message par Didier Fédou le Ven 3 Jan 2014 - 6:01

22
C'était la fin du monde, ou la guerre, quelque chose comme ça, ça ne faisait pas grande différence. Le supermarché avait été soufflé par les explosions, je m'étais retrouvé allongé dans les gravats, près d'une jeune jeune femme qui criait. Elle n'avait pas de blessures graves, rien que des coupures qu saignaient dans la poussière. Moi non plus j'étais pas blessé. Dehors, autour, tout le monde criait et courait. Ma femme et mon fils de cinq ans étaient indemnes, dieu merci. Le petit pleurait, terrifié, je les serrais contre moi. Comme d'autres gens, on a chargé des vivres dans des paniers et on s'est enfuis. On a formé comme un petit groupe. Le ciel était gris, on entendait des tirs et des explosions dans les rues plus loin, l'air puait, on avait peur. On est montés dans les voitures au hasard, le groupe a éclaté, un nouveau s'est formé. Je ne sais plus. On voulait tous fuir, on savait pas où on allait, on réfléchissait pas, on galopait, c'est tout. L'un de nous habitait pas loin et avait une cave, on s'y est installés. On a fermé les portes. On était terrifiés.
Jour après jour, on sortait pour observer les environs, se ravitailler, faire du feu pour cuire de la viande quand on en trouvait. Toujours en journée, toujours prudent, jamais la nuit. Jamais. On était pas loin de la campagne, on se camouflait les habits avec de la boue. Sur les routes, on voyait passer des convois de gens armés, et ailleurs, des pillards. J'avais un revolver, et parfois, on devait se défendre. C'est pas drôle de tuer des gens. Quand je rentrais à la cave, je tremblais, ma femme me prenait dans les bras, mon gosse me regardait avec inquiétude et je m'en voulais de lui faire subir ça. Assis dans un coin, faisant du coloriage avec des crayons cassés pour tuer le temps et penser à autre chose, il me regardait avec ses grands yeux innocents dans son visage fatigué et moi je m'en voulais que mon enfant soit forcé de vivre des temps si durs. On avait pas le choix. La nuit, on se calfeutrait, on montait la garde. Au-dehors, on entendait des cris et des tirs. Un jour, en ramassant du bois dans le jardin d'une maison, l'un de nous a été emporté par un gros chien, rendu fou par la faim. J'ai tiré sur le molosse, je suis tombé, je me suis évanoui. Quand je me suis réveillé, il n'y avait plus rien, juste un peu de sang par terre. J'ai couru me cacher dans la cave. La nuit, il y avait de moins en moins de bruit. Les gens s’entre-tuaient, dehors. La population diminuait.
Une fois, on se ravitaille en vidant les placards des appartements d'une résidence. Des boites, des gâteaux, de la farine. Un jeune de notre groupe en laisse derrière, je lui dis de tout prendre, il me dit qu'il en faut pour les autres. Mais personne ne ferait pareil pour lui. On se dispute, je ramasse, et ma femme dit « je sens quelque chose ». On sort de l'appartement, dans le couloir, c'est trop calme. J'ai peur, on est tous là, même les enfants parce que ça fait plus d'une semaine qu'on a vu personne dehors et qu'il faut bien qu'ils sortent, mais j'ai peur que maintenant on croise des pillards. Les escaliers descendent, la lumière aux fenêtres est grise, pâle, triste, une lumière d'hiver, déprimante. Je sens quelque chose, répète ma femme, un mauvais pressentiment. Mon fils marche devant moi. Il a cinq ans, il ne se rend pas compte que notre monde est un monde de fous. Je prépare le revolver. Je sens quelque chose... Les escaliers descendent, on arrive dans une grande pièce, propre, on dirait un hall d’hôpital. Des portes à battants, avec des hublots, derrière lesquelles on ne voit rien. J'ai toujours peur d'ouvrir ces portes, d'y trouver des cadavres, des gens qui se sont laissés mourir pour ne pas subir ce qu'ont vit.
Plus loin, des tables et des bougies, des décorations brillantes en papier d'emballage, des dessins au murs d'un bonhomme rouge auquel je ne pensais même plus. Et soudain des gosses de quatre à onze ans déboulent en criant joyeux noël, des gens nous accueillent pour un moment de repos, un moment de normalité, soucieux de préserver un minimum de ce qui faisait notre vie, avant. Mon gamin est heureux, je le vois dans ses yeux brillants, qui cherchent dans les miens l'autorisation d'aller vivre sa vie d'enfant, depuis le temps qu'il n'a pas vu d'autres gosses. Et moi je le serre dans mes bras, je l'embrasse et je lui souhaite joyeux noël, lui dis d'aller jouer avec les autres enfants, ils s'échangent des bonbons en chocolat, ils rient, ils vivent.
Et je pleure de joie pour lui, je pleure de soulagement, et je pleure de désespoir aussi, parce que combien de temps va t'on tenir comme ça, terrés dans nos caves, sourds, muets, aveugles, comme des bêtes ? Quel avenir vais-je donner à mon fils ? A quoi est-ce que je le condamne, sinon à la solitude sur les ruines poussiéreuses de ce monde qui retourne à l'âge de pierre ? Alors je pleure, je pleure, je pleure. Je pleure de le voir heureux, je pleure parce qu'il faudra repartir et que je vais enfermer de nouveau mon enfant dans la cave et trembler de peur avec lui et qu'on peut mourir demain. Je voudrais que son noël n'arrête jamais. Je pleure parce que je ne vois plus d'avenir.

Et longtemps après, le ciel n'a pas changé. Un vilain ciel maussade d'un janvier perpétuel, même pas assez franc pour me jeter de la neige, rien que du gris, froid, humide, quelques éclaircies en appât avant le vent et la pluie. Des arbres dépouillés à perte de vue, pas un seul oiseau pour égailler au moins une fois le décor. Les maisons vides, sans lumières, où les gens se sont laissés mourir, désespérés de cette solitude. Ils ont arrêté de survivre. Ils se sont couchés, tous ensemble, en famille, et se sont laissés mourir. Maintenant le vent sur les parkings et les routes, les voitures laissées à rouiller. J'aurais dû, moi aussi. Ma femme, mon fils. On se serait couchés ensemble, on serait partis. Ensemble.
A quoi bon ? Marcher ? Avancer ? Chercher et accumuler des vivres ? Des outils ? Pourquoi ? Pour qui ? Quel lendemains ? Avec qui partager ? Personne à qui parler, personne à protéger. Personne dont se soucier, à défendre, à aimer. Personne sur qui faire naître un sourire, un grognement, la moindre émotion. Personne qui puisse devenir le miroir de ma propre existence, dans les yeux de qui voir que j'existe encore, que je suis là. Qu'on est là. Qu'on est humains. Personne.
Solitude. Grisaille. Froid. Déprime. Ennui. A quoi bon continuer ? Ce serait aussi bien de s’asseoir et de s'endormir pour de bon, laisser le froid faire son œuvre et partir dans l'oubli, puisque je suis le dernier, que je les ai tous perdus. Je ne manquerai à personne, et personne après moi ne se souviendra que nous avons existé.
Je suis le dernier homme sur terre.
J'étais le dernier...




Nda : un Instant un peu différent des autres. Il est resté presque en premier jet, balancé sur le papier hier matin, à peine réveillé d'un cauchemar où je vivais la scène du réveillon de fortune. J'avais les larmes aux yeux, puisque bien sûr c'était mon propre fils dans ce sale rêve. Je ne l'ai pas ré-écrit, je voulais garder cette brutalité.
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